L’art et le libre

Ça gueule un peu en ce moment dans le monde de la BD. C’est un peu la faute à David Revoy, aux licences libres et à l’éditeur Glénat et surtout aux auteurs de BD (puisque c’est eux qui gueulent :P).

Un peu de contexte

David est l’auteur de Pepper & Carrot, un webcomic libre (en CC-BY) qui raconte l’histoire d’une jeune sorcière maladroite et de son chat.
Il a choisi une voie pour le moins courageuse : faire appel à son public pour se financer notamment via les plateformes Patreon et Tipeee.
Pour en savoir plus sur David, allez lire son interview sur le Framablog par votre serviteur.

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Glénat est un éditeur de BD tout ce qu’il y a de classique, avec ceci de particulier qu’il a la réputation d’avoir des oursins dans les poches et que son nom est apparu dans les Panama papers.

Un évènement

Glénat a sorti une version papier de Pepper & Carrot.

Comme c’est du CC-BY, il n’y a pas de contrat classique entre l’auteur et l’éditeur :

  • pas d’avance
  • pas de droits d’auteur

Par contre, sans doute histoire de ne pas faire le gros rat, Glénat joint les contributeurs sur Patreon à hauteur de 350$ par mois (mais rien ne l’empêche d’arrêter du jour au lendemain). Et puis la BD est vendue à un prix inférieur au prix habituel d’une BD de cette taille.

Les réactions

Parmi les fans de David, de ce que j’en ai constaté, c’est un évènement apprécié.

Parmi les fans du libre aussi : si les logiciels libres sont assez bons pour être aujourd’hui utilisés par les plus grosses boîtes d’informatique du monde, la culture libre, elle, n’est pas très visible. Et là, ça change.

La shitstorm

La mèche a été allumée par Calimaq, avec son article Pepper et Carrot : une bande dessinée Open Source publiée chez Glénat.

Calimaq en parle comme d’« un événement intéressant, qui montre comment la Culture Libre et l’industrie culturelle mainstream peuvent arriver à entrer en synergie, avec des bénéfices mutuels à la clé. ». Bref, il s’en réjouit (je vous laisse lire l’article).

Là-dessus, des dessinateurs (Béhé et Boulet, et peut-être d’autres, mais ce sont les deux seuls dont j’ai reconnu le nom) sont intervenus dans les commentaires pour apporter un gros bémol (on passe même dans l’octave du dessous). Je vais essayer de résumer le gros problème que ça leur pose :

  • la situation des auteurs de BD, c’est un peu la merde : payés à coup de lance-pierre, des cotisations retraite qui augmentent alors qu’ils ont à peine de quoi manger… Ça, c’est un fait établi et un autre fait établi.
  • David fout en l’air le seul outil qui leur permettait (aux auteurs de BDs) de faire respecter quelques droits en permettant à un éditeur qui est loin d’être à la rue de sortir un bouquin en payant des clopinettes à l’auteur. Ça, c’est une opinion.
  • David est un pigeon qui se fait plumer par l’éditeur. Ça aussi c’est une opinion.

De là, plusieurs articles sont parus :

  • Vues Éphémères – Rentrée 2016, qui fait une synthèse plutôt intéressante du débat, avec un penchant pour contrat d’auteur classique (« C’est sans aucun doute l’erreur majeure du « doux rêveur » (tel qu’il se décrit lui-même), que de ne pas avoir choisi une licence CC-BY-NC ») ;
  • Glénat, licences libres et crowdfunding : la technique de la boule de cristal de Neil Jomunsi, qui pèse fort bien le pour et le contre, remet le choix final dans les mains de l’auteur (« Doit-on empêcher un auteur de publier son travail en CC-BY au motif que le modèle proposé pourrait donner des idées à d’autres éditeurs et que c’est pas très sympa pour les autres ? ») et pose la question fort pertinente (d’un point de vue comme de l’autre) : « Est-ce que ça contaminera l’édition ? » ;
  • Droits d’auteur : ambiance poivrée dans la BD de Quentin Girard, dont on peut se passer. Même si la synthèse de la situation semble équilibrée à première vue, j’ai lu beaucoup de mépris pour l’œuvre de David Revoy dans cet article. Morceau choisis :
    • « Le récit, sans grande qualité graphique, narrative ou comique » Certes, les aventures de Pepper & Carrot sont dans le registre du mignon, qui ne convient pas à tout le monde. Mais de là à en nier la qualité graphique, il y a un monde.
    • « Comme le montre son shéma (sic), son but est de changer la chaîne de diffusion (niant par la même occasion l’utilité des éditeurs et des libraires). » Qui a dit que David niait leur utilité ? Sur son site, au-dessus du schéma, il a plutôt indiqué « Aucun éditeur, distributeur ou commercial ne peut exercer des changements sur Pepper&Carrot afin de le faire rentrer dans une case du ‘marché’. ». Ainsi David indique préférer rester maître de son œuvre, et donc ne pas subir de pressions pour que ce soit plus commercial. 2015-02-09_philosophy_06-industry-change
    • Infantilisation de David, tactique classique de dénigrement : « Si jamais David Revoy, amateur des animés du Club Dorothée et de mangas en général ».
    • Et une dernière pique, qui vise aussi le lecteur : « A moins que vous ayez 8 ans ou que vous soyez un grand amateur un peu régressif de sorcières colorées et de chats mignons (quelle originalité !), vous pouvez passer votre chemin, ou, au pire, aller lire des Mélusine. »

Et alors ?

Et alors, j’ai envie de donner mon avis que vous n’avez pas osé solliciter (sans doute par pudeur, bien sûr, et sûrement pas par ton-avis-tu-peux-te-le-mettre-où-je-pensisme). Bref. Vous ne m’avez rien demandé, mais je l’ouvre quand même. (Merci Neil pour la paraphrase)

DisclaimerS :

  • j’aime la BD. Je l’adore. Je claque un budget non négligeable dans la BD tous les mois. J’ai fait des études de libraire (si, si, j’ai un DUT Métiers du livre option librairie, j’ai du me réorienter faute de boulot). J’aime beaucoup ce que fait Boulet, et j’ai beaucoup apprécié les quelques BDs de Béhé que j’ai lues. Je ne souhaite donc pas leur dire « Vous avez tort et moi raison », juste leur montrer ce que moi je vois.
  • j’aime le Libre. Je l’adore. Je passe un temps non négligeable à faire du libre tous les mois. J’ai fait des études dans le Libre (si, si, j’ai une licence Admin Sys et Réseaux à base de Logiciels Libres). Pour tout dire, je mange même grâce au Libre.

Je développe des logiciels libres. Je ne suis pas payé pour ça, je fais ça sur mon temps libre. « Ha bah voilà, faut avoir un boulot à côté pour se permettre de faire du Libre ». Non. Y en a qui sont payés pour ça. Chez Red Hat par exemple. Ou l’auteur de l’appli Goblim, une application Android qui utilise Lutim, un des logiciels libres que j’ai développé. Ou les gars de Odoo. Bref, on peut faire du Libre et être payé pour.
Tout comme David fait du Libre pour lui-même et pour ses patrons : les gens qui le soutiennent financièrement (dont je fais par ailleurs partie).

David a fait un choix, personnel. Est-ce qu’il créera un précédent ? Je crois que c’est déjà fait. Est-ce qu’une personne va faire basculer l’ensemble du secteur de l’édition vers une recherche féroce d’auteurs libristes de qualité pour leur piquer leurs œuvres ? Est-ce que les éditeurs vont se mettre à dire « Oh, mais tu demandes trop toi, tu sais, moi, j’ai qu’à me pencher sur le web pour trouver des auteurs libristes que je pourrais éditer sans rien leur reverser. » Franchement, vous y croyez ?

S’il y avait des milliers de David, financés par leurs lecteurs et non pas par un éditeur, qui faisaient de la BD libre et que les éditeurs ne se mettaient à ne publier que ça, oui, les auteurs de BD auraient du souci à se faire… Mais ça n’arrivera pas avant un bon bout de temps, soyons lucides.

La BD est mal en point, entre surproduction, salaire de misère et cotisations trop lourdes. Je pense qu’au contraire, l’exemple de David est une source d’espoir : un auteur non publié a réussi à se constituer un lectorat solide qui le rémunère. Pourquoi ne pas tenter la même chose ?

« On va quand même pas bosser pour des prunes en attendant d’avoir un lectorat solide ! Maliki a réussi son pari parce qu’elle est déjà connue ! » Alors, déjà, avant de trouver un éditeur, j’imagine que les auteurs de BD bossent pour présenter un book, parce que se pointer la gueule enfarinée et les mains dans les poches en disant « Je suis dessinateur/scénariste, vous voulez m’embaucher ? », ça doit pas marcher des masses. Donc la publication des travaux sur le net, ça peut faire double emploi : création du book et constitution du lectorat. Où est le mal ? De plus, si vous réussissez à avoir suffisamment de mécènes, est-ce que ça ne renverserait pas le rapport de force avec l’éditeur ? Est-ce que vous ne pourriez pas lui dire de se mettre son contrat là où le soleil ne brille jamais si vous savez que vous aurez un salaire versé par des gens qui aiment sincèrement ce que vous faites ? Et si vous ne gagnez pas assez avec le mécénat pour vous consacrer à plein temps à votre art, est-ce que ce n’est pas un complément de revenu qui fait toujours plaisir ?

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« Oui, bon, ok, mais alors pas de licence libre ! » Ça c’est toi qui voit mon coco, on t’oblige à rien. David a effectivement fait un pari risqué avec sa licence très libre (plus libre que ça, y a que la CC-0, qui est l’équivalent du domaine public). Et il y a un éditeur qui a profité du système. OK. C’est le jeu ma pauvre Lucette. Mais grâce à sa licence libre, David permet de démultiplier la diffusion de Pepper & Carrot au travers de multiple médias. Et la licence libre me permet à moi, de reposter ici des images de Pepper & Carrot sans risquer quoi que ce soit. Tu peux même choisir une licence non-libre qui te permet quand même de permettre beaucoup de choses sauf l’usage commercial (la clause NC des licences Creative Commons).

EDIT : une licence libre n’interdit pas de passer des contrats, classiques ou non, avec des éditeurs. Les Framabooks sont des livres libres, et les auteurs ont bien passé un contrat avec versement de droits d’auteur (15% du prix du livre).

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« La notoriété, ça paye pas les factures. » Dans le cas de David, si, puisque plus d’audience, c’est plus de mécènes potentiels. Et Maliki, c’est pas sa notoriété qui lui paye ses factures aujourd’hui ?

Le problème du riche éditeur qui tond le pauvre libriste… Mais Internet ne serait pas ce qu’il serait sans les libristes, ces doux rêveurs, ces communistes, ces libertariens, ces libertaires ! (choisissez l’anathème de votre choix)
Google existe grâce à Linux et Python, Facebook utilise PHP, les serveurs webs libres équipent plus la moitié des sites web les plus populaires, WordPress est le CMS le plus utilisé au monde, vous vous servez sans doute souvent de Wikipédia… Même Windows avait piqué sa pile réseau à BSD ! Et vous noterez que les logiciels non-libres n’ont pas disparu pour autant… vous voyez, faut pas avoir peur 🙂

Qui nous dit que la culture libre n’aura pas le même impact que les logiciels libres dans 10, 20 ou 30 ans ? Est-ce que ce ne serait pas agréable de se dire qu’on y a contribué ?

Le mal-être actuel des auteurs de BD est peut-être bien l’occasion de repenser le métier. Beaucoup de métiers ont évolués ou disparus, presque du jour au lendemain (pour encore citer Neil : « Télégraphe, maréchal-ferrand, allumeur de becs de gaz, vendeur de journaux à la criée »), pourquoi ne pas faire évoluer celui d’auteur de BD ? (et pas que de BD)

Pourquoi rejeter forcément une autre voie et vouloir réparer un système (et je ne parle même pas du droit d’auteur mais du système éditorial actuel) qui semble si malade ?

EDIT 2 : Neil a écrit un nouvel article qui rejoint tout à fait mon point de vue.

Cet article est diffusé sous licence CC-0
Crédits :

  • illustrations David Revoy, CC-BY
  • citation de Calimaq, CC-0
  • citations de Neil Jomunsi, CC-BY-SA
  • citations de Quentin Girard, ©

7 réflexions au sujet de “L’art et le libre”

  1. Maréchal-ferrand n’a pas disparu, sinon comment ferrer les chevaux ?
    On a fait les mêmes études, mais à mon époque (98), le DUT était juste « Métiers du Livre » donc je bosse en bibliothèque 🙂 et je me suis spécialisé BD/Mangas.
    C’est vrai que les auteurs de BD râlent à juste titre ceci-dit, sur leurs conditions.

    • Le métier de maréchal-ferrant a quand même évolué : d’indispensable, il est devenu une composante d’une activité de loisir (l’équitation), non indispensable à la société.

      Avant, il était nécessaire d’avoir des maréchaux-ferrants un peu partout, pour que les transports hippomobiles fonctionnent correctement, si demain l’équitation disparaît et les maréchaux-ferrants avec, ça ne changera pas la face du monde.

  2. « Mais ça n’ar­ri­vera pas avant un bon bout de temps, soyons lucides. » mais ça arrivera. Du coup, comment on fait pour que si ça arrive… ben ils ne puissent pas le faire ?

    Dans le logiciel libre, quand une boîte fait de la presta autour des LL, ça fait du pognon « sur le dos » des gars qui ont bossé sur ledit logiciel, ceux qui ont participé à sa création ne sont généralement pas rémunérés pour cela.

    C’est le jeu, perso je fout toujours mon travail sous licence MIT car j’estime que le LL, ça n’est pas rajouter des contraintes qu’on peut avoir une une GPL par exemple.

    Mais si ça pose problème pour certains, que d’autre amassent du flouze à leur place, il leur faudra choisir une meilleure licence.

    Et comme j’y connais pas grand chose et n’y ai jamais regardé, existe-t-il des licences qui permettent une utilisation libre du contenu sans léser les auteurs ?

    • Faut croire que j’ai sauté une ligne : « Tu peux même choi­sir une licence non-libre qui te permet quand même de permettre beau­coup de choses sauf l’usage commer­cial (la clause NC des licences Crea­tive Commons). »

      • > Et comme j’y connais pas grand chose et n’y ai jamais regardé, existe-t-il des licences qui permettent une utilisation libre du contenu sans léser les auteurs ?

        À partir du moment où un auteur choisit une licence en toute connaissance de cause (ce sont de grandes personnes capables de lire et comprendre une licence quand même), est-il lésé quand on applique les droits qu’il nous à conféré ? Moi j’estime que non.

  3. J’ai vu les différentes réactions et je ne pensais pas que les gens allaient s’énerver comme ça… Je trouve cela bien triste.

    Je n’ai pas d’avis à donner, n’étant pas auteur de BD… Par contre, je soutiens le libre, je soutiens David qui a fait le choix de partager son travail (et je donne via Patreon), je « soutiens » Glenat pour sa prise de risque (car j’ai acheter la version bd).

    Avant mon job actuel, j’ai travaillé un moment dans l’audiovisuel (cadreur monteur). Et avant de devenir « professionnel » et d’en vivre, j’ai été amateur, bénévole, payé au lance pierre, le temps de me faire des contacts, un book, et tout simplement m’améliorer. A partir de quel moment on peut se considérer comme pro ? Pour moi ce n’est pas une question de maîtrise de la technique – il y a des « pro » qui bossent comme des cochons et des « amateurs » qui font un boulot de dingue. Pour moi, c’est plus une histoire de reconnaissance. Il suffit de faire la comparaison avec les youtubeurs. Beaucoup ne les voient que comme des jeunes qui s’amusent alors qu’ils font (pour certains) un gros boulot d’écriture, de réalisation, de recherche etc… et qu’en plus ils en vivent (pour certains), soient via leurs communauté (Tipeee par exemple) ou via leurs revenus publicitaires. Donc ce sont des pros ? ou des amateurs ? Pour moi la question n’a pas lieu d’être.

  4. On pourrait aussi mentionner le fait que LL de Mars est un auteur de BD publié, depuis plus de 10 ans, avec de multiples bouquins de qualité, tous sous licence Art Libre, et que personne n’en a jamais fait un tel fromage, même si ça a toujours été par des « petits » éditeurs, et qu’il a probablement récolté bien moins que 350$ par mois pour ça.

    Et quand on l’interviewe on parle de la qualité de son travail, et non pas qu’il risque d’affamer tous les autres auteurs de BD… Et c’est ce que je souhaite à David aussi. Du coup cette polémique m’a donné envie de soutenir David aussi, car on ne se rend pas compte à quel point son choix est courageux tant qu’on n’a pas vu les réactions de Béhé et Boulet…

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